Il y a eu un avant et un après. Je ne saurais pas dire exactement à quel moment j’ai basculé, le moment où j’ai arrêté d’espérer que ça passerait, comme passent les angines et les chagrins d’amour de jeunesse. L’idée de me réveiller un matin, légère, comme débarrassée. Ça n’est pas arrivé.
Ça fait plus de deux ans que je me bats. Deux ans à chercher les bons mots en thérapie, à lire les bons livres, à faire les bons exercices, à croire que si je travaillais assez fort, assez longtemps, j’arriverais à passer de l’autre côté. Deux ans à attendre une ligne d’arrivée qui ne ressemble à rien de ce que j’avais imaginé. Maintenant, je commence à comprendre. Ce traumatisme fera partie de moi pour toujours. Il ne s’en ira pas. Je n’en guérirai pas comme on guérit d’une fracture. Il est là, il sera là. La question n’est plus comment m’en débarrasser mais plutôt, qu’est-ce que j’en fais ?
Il y a des jours où je me sens engluée dedans. Où je ne vois pas comment je vais m’en sortir, ni même si je vais m’en sortir. Le poids est devenu si familier qu’il me semble presque normal de le porter et c’est ça le plus effrayant : s’habituer au lourd. Ces jours-là, je ne cherche pas à être forte. Je cherche juste à tenir.
Il y a aussi ce que le traumatisme m’a donné et je n’arrive pas à l’appeler autrement que ça: un don arraché, acquis au prix fort. Je me connais mieux qu’avant. Je sais ce que je veux, ce que je refuse, ce que je ne tolérerai plus jamais. Des choses qui me semblaient normales, entendez par là, une certaine façon d’être traitée, certaines dynamiques que j’avais laissées s’installer sans les nommer, me sont devenues insupportables. Comme si quelque chose en moi avait été brûlée et ce qui reste est plus vrai.
Aller mieux, j’ai appris au fil du temps, c’est tout sauf linéaire. Ça ne se fait pas par magie ou parce qu’on le décide. C’est transformateur mais putain, qu’est ce que c’est dur. Et solitaire. D’une solitude particulière : celle d’un travail qui se fait dans un endroit où personne d’autre ne peut entrer, même ceux qui nous aiment, même ceux qui essaient.
J’ai compris que ce que j’ai vécu, n’est pas une blessure. Une blessure se referme. Elle laisse une cicatrice, parfois visible, parfois non mais les tissus se ressoudent, la peau reprend ses droits. Un traumatisme, c’est autre chose. Certaines épreuves ne nous brisent pas seulement : elles nous reconfigurent. Elles réorganisent l’intérieur. On ne revient pas à ce qu’on était avant. On devient quelqu’un d’autre, en portant cet événement comme une pièce nouvelle de son architecture.
Il y a une phrase que je garde avec moi dans les moments noirs. Là où il y a des fissures, la lumière passe. Je m’accroche à ça, non pas comme une certitude, mais comme une possibilité. Pas tous les jours, certains jours et ça me suffit.
La non-linéarité comme vérité
On nous a menti sur la guérison. Personnellement, on me l’a vendu comme une progression, avec des étapes identifiables et des paliers à franchir. La réalité ressemble davantage à une spirale : on revient aux mêmes endroits plusieurs fois, mais à des altitudes différentes. On croit avoir réglé quelque chose, puis un mot, une situation ou une chanson sur une playlist et on est de nouveau là, dans ce moment, avec cette douleur qu’on croyait classée.
On est pas sur une régression mais un fait neurologique. Le cerveau traumatisé encode les événements différemment : il ne les archive pas, il les rejoue. Les recherches en neurosciences du trauma montrent que le corps garde la trace de ce que l’esprit voudrait oublier. Je pensais que c’était une faiblesse de caractère mais en réalité c’est physiologique.
Souvent quand ça revient, quand la douleur est de nouveau trop forte, qu’on pense que cette fois on ne va plus réussir à l’encaisser, on se dit qu’on n’a pas assez travaillé, qu’on est trop faible. Condamnée alors à tourner en rond. On se juge avec une sévérité qu’on n’aurait jamais pour quelqu’un d’autre.
La frustration de ne pas savoir quand on pourra “déposer les armes”, cette expression dit tout : on est en guerre et on ne connaît pas la date de l’armistice. Finalement, je me suis dit que la question elle-même était mal posée. Peut-être que déposer les armes ne signifie pas que le combat est terminé. Ça signifie qu’on a arrêté de se battre contre soi-même.
Ce qu’il a révélé
Il y a quelque chose que personne ne dit sur le traumatisme, parce que ça ressemble trop à de la gratitude et qu’on n’a pas à être reconnaissante de ce qu’on nous a fait subir. Mais il faut quand même le nommer : le traumatisme est un révélateur.
Pas au sens naïf du “tout arrive pour une raison”. Au sens littéral : il révèle. Comme un bain de développement photo, ce qui était là depuis toujours, mais invisible, apparaît enfin. Nos limites réelles, pas celles qu’on nous a enseignées. Nos besoins véritables, qu’on avait appris à ignorer pour faire de la place aux autres. Ce qu’on est capable de tolérer et ce qu’on ne l’est plus.
Après ce que j’ai traversé, je ne peux plus faire semblant. Ce n’est pas une vertu mais une incapacité. Mon seuil de tolérance à l’inacceptable a changé. Certaines choses qui ne m’avaient pas interpellé avant, me sont devenues insupportables. Comme si le traumatisme avait brûlé les couches protectrices derrière lesquelles je m’étais toujours cachée.
Clarissa Pinkola Estés, dans Femmes qui courent avec les loups, parle de la femme sauvage, cette part instinctive, archaïque, que la socialisation nous apprend à museler. Elle décrit des femmes qui ont perdu accès à leur propre nature, non pas parce qu’elle a disparu, mais parce qu’elles ont appris à ne plus l’écouter. Le traumatisme, paradoxalement, peut être ce qui force le retour. On ne peut plus se permettre de ne pas s’écouter. Le bruit de fond de la complaisance devient inaudible. On entend enfin ce qui était là depuis le début.
Et c’est à ce moment-là que je me suis rendue compte que le traumatisme ne m’a pas rendue plus forte mais il m’a rendue plus vraie.
Vivre avec, pas malgré
La nuance est petite mais elle change tout : vivre avec le traumatisme, pas malgré lui.
“Malgré” implique une résistance permanente, comme si on portait quelque chose de lourd en faisant semblant que ça ne pèse pas. C’est épuisant et c’est aussi une forme de honte : il faudrait que ça ne se voie pas, ne déborde pas et qu’on continue à fonctionner normalement tout en portant l’anormal.
“Avec” est différent. On est pas dans la résignation. C’est une forme d’intégration, au sens thérapeutique du terme. Le traumatisme devient une partie de soi et non un corps étranger qu’on cherche à expulser. Il informe nos choix, nos relations, notre façon d’être au monde. Il n’est plus l’ennemi intérieur. Il est une donnée.
Ce glissement change la façon dont on entre en relation. On pose des limites non pas par peur, mais par connaissance de soi. On dit non différemment, avec moins d’excuses, moins de contorsions. On reconnaît plus tôt ce qui ne nous convient pas. On part avant d’être trop entamées. On n’est pas dans de la méfiance mais dans de la lucidité acquise au prix fort.
Aucun traumatisme n’existe complètement en dehors de son contexte. Nos blessures s’inscrivent toujours dans une histoire plus large : familiale, sociale, culturelle, intime.
Pour beaucoup de femmes, cela touche aussi à la manière dont on nous apprend à aimer, à supporter, à minimiser ce qui nous blesse pour préserver le lien. Certaines portent les traces d’une violence, d’une humiliation, d’un abandon ou d’une relation qui les a lentement éloignées d’elles-mêmes. D’autres viennent d’ailleurs. Mais il y a souvent, dans le traumatisme, cette même sensation d’avoir été coupée de son propre instinct pendant trop longtemps.
Et peut-être que reconstruire, au fond, commence là : dans la tentative de revenir à soi.
À l’aube de quelque chose, sans savoir quoi
Il y a une sensation que je n’avais pas anticipée : celle d’être à l’aube de quelque chose sans pouvoir en nommer la forme. Pas une guérison, le mot est trop propre, trop définitif. Quelque chose de plus ouvert. Une disponibilité nouvelle. Comme si le travail fait dans l’obscurité commençait à produire une lumière qu’on ne sait pas encore comment regarder en face.
Ce chemin est sinueux, long, souvent solitaire. On ne peut pas entièrement le partager, non pas parce qu’on est seule au monde, mais parce qu’une partie du travail se passe dans un endroit où personne d’autre ne peut entrer. C’est une solitude qui n’est pas de l’isolement mais la solitude de soi avec soi.
Et parfois, dans les bons jours, cette solitude ressemble à de la liberté.
Nous sommes nombreuses à vivre avec ça. À fonctionner en surface, le travail, les amis, le quotidien, tout en portant quelque chose de lourd et de fondateur en dessous. À sourire à des moments où quelque chose en nous est encore en train de cicatriser. À paraître entières alors qu’on est encore en train de se recomposer.
Ce texte n’est pas un manuel de guérison. Il n’y a pas de liste de choses à faire, pas de protocole en cinq étapes. Ce n’est pas parce que la guérison est impossible, c’est parce qu’elle ressemble à quelque chose de différent pour chacune. Et surtout, parce que “guérir” n’est peut-être pas le bon mot. Le bon mot, c’est peut-être : devenir.
Longtemps, j’ai cru que l’objectif était de redevenir celle que j’étais avant. Comme si la guérison consistait à effacer l’événement, recoller les morceaux proprement et reprendre le cours normal de sa vie.
Aujourd’hui, je crois que certaines épreuves ne nous rendent pas à nous-mêmes. Elles nous obligent à nous rencontrer autrement.
Alors oui, il y aura probablement toujours une part de moi marquée par ce que j’ai traversé. Une mémoire dans le corps. Une vigilance particulière. Une fatigue certains jours.
Mais au milieu de tout ça, il y a aussi quelque chose qui ressemble à une naissance lente.
Donc abîmée, oui. Mais debout et en train de devenir quelqu’un qu’on n’aurait peut-être jamais rencontré sans ça.
Avec toutes mes fissures (mais aussi beaucoup de lumière),
Alice

❤❤❤
Un texte profond et thérapeutique. Merci Alice.