Et si j’avais envoyé ce message ?
Pourquoi la peur décide souvent de nos vies avant même nos désirs
J’ai toujours eu du mal à dire les choses. Pas toutes les choses mais les choses qui comptent. Celles qui font mal quand on les garde mais qui risque de faire encore plus mal quand on les dit.
Quand quelqu’un m’a blessée, je me tais. Quand quelque chose me tient profondément à cœur, je me tais aussi. Je souris, je minimise, je trouve une façon de tourner autour sans jamais atterrir au centre. Sous ce silence, il y a quelque chose que j’ai mis du temps à nommer clairement : une peur viscérale d’être rejetée. D’être trop. De vouloir quelque chose, l’amour, la place, la reconnaissance et de me l’entendre refuser en face.
Alors je reste. Dans des situations qui ne me conviennent pas vraiment, avec des gens qui ne me voient pas vraiment, dans des rôles qui m’étouffent un peu mais pas assez pour que ça soit insupportable. Je reste parce que rester, c’est sûr et si on ne tente pas ne peut pas échouer et que le silence ne se fait jamais rejeter.
Ces situations-là, elles durent. Beaucoup trop longtemps. Des semaines, des mois, parfois des années entières à vivre dans cet entre-deux inconfortable que je connais par cœur, pas assez mal pour partir, trop risqué pour en sortir. À côté de ma propre vie, en quelque sorte.
Avec, en fond sonore, cette question qui tourne en boucle et ne se tait jamais vraiment : et si ?
Et si j’avais dit à cette personne que j’avais des sentiments pour elle, pas juste qu’elle me plait mais des vrais sentiments ? Et si j’avais répondu à cette offre d’emploi qui me faisait envie et peur en même temps ? Et si j’avais dit non, fermement, sans m’excuser, quand il le fallait ? Et si j’avais envoyé ce message que j’ai tapé un soir dans le noir, relu trois fois, et supprimé sans jamais appuyer sur le bouton ?
Je ne saurai jamais ce qui se serait passé. Personne ne le saura jamais. Ces “et si” ont un poids, ils s’accumulent et finissent par peser plus lourd que les échecs eux-mêmes. Au contraire des coups durs qu’on traverse, dont on se relève et qui ne sont jamais aussi catastrophiques qu’on le craignait.
Cette newsletter est pour toutes celles qui connaissent ce silence-là et en particulier la sensation de se retenir au bord de quelque chose en se demandant, parfois, ce qu’elles auraient vécu si elles avaient osé sauter.
La vraie question n’est donc pas : que se passe-t-il si ça échoue ?
La vraie question est : qu’est-ce que je perds si je ne tente rien du tout ?
I. La peur n’est pas un signal d’arrêt mais une déclaration d’amour
On nous a appris à lire la peur comme une alarme. Quand quelque chose sonne, on recule. C’est un réflexe logique qui a du sens quand il faut traverser une rue ou s’éloigner d’un bord de falaise. Cependant, on a appliqué ce réflexe à des choses qui n’ont rien de dangereux (en tout cas pour notre sécurité physique) : une conversation difficile, une ambition avouée, un projet lancé sans garantie de réussite.
La peur n’est pas une réaction automatique à une menace réelle. C’est une prédiction, une construction du cerveau à partir de l’expérience passée. On a peur de ce qu’on n’a jamais encore traversé, pas parce que c’est objectivement dangereux mais parce que c’est inconnu. L’inconnu, c’est exactement là où se trouvent tous nos rêves non encore réalisés.
Alors essayons de retourner la question. Si quelque chose nous fait peur, pas une petite peur mais ce genre de peur qui serre le ventre et empêche de dormir, c’est peut-être tout simplement parce que c’est ce qui compte le plus. La peur proportionnelle à l’enjeu. L’enjeu proportionnel au désir. Le désir comme boussole.
Quand on tremble à l’idée d’envoyer ce message, de soumettre ce projet, de dire à voix haute ce qu’on veut vraiment, ce n’est pas la preuve d’une mauvaise idée. C’est la preuve que c’est une vraie idée ou en tout cas que ça compte pour nous.
L’amour fait peur précisément parce qu’il est réel. La même logique vaut pour tout ce à quoi on tient assez pour en avoir honte d’en parler. La honte et la peur ne sont pas des signaux de fuite. Ce sont des signaux d’appartenance.
Si ça te fait peur, c’est que ça te tient vraiment à cœur. C’est la définition même de quelque chose qui vaut la peine d’être tenté.
II. Et si c’était le meilleur scénario qui arrivait ?
Notre cerveau est une machine à catastrophes. C’est un fait neurologique, pas un défaut de caractère. On appelle ça le biais de négativité, documenté depuis les années 1990 par les psychologues Roy Baumeister et John Tierney : les informations négatives pèsent systématiquement plus lourd que les positives dans nos prises de décision. On anticipe le pire avec une précision et une énergie qu’on n’accorde presque jamais au meilleur.
Concrètement : on n’envoie pas le message parce qu’on imagine le rejet, la gêne, le silence qui suit, la relation abîmée. On ne lance pas le projet parce qu’on voit déjà l’échec, le jugement, l’argent perdu, le temps gaspillé. On construit mentalement une catastrophe en haute définition, avec décors, dialogues, conséquences et on prend cette fiction pour une prédiction fiable.
Mais si on imaginait que c’était le meilleur scénario qui arrive ? Et si le message était reçu exactement comme on l’espérait ? Et si le projet marchait ? Et si la conversation changeait quelque chose en mieux ?
L’exercice n’est pas naïf. Il ne s’agit pas de nier les risques réels. Il s’agit de constater qu’on ne leur accorde pas la même durée de traitement mental qu’aux catastrophes imaginaires. On passe des heures à ruminer le pire scénario et trente secondes, au mieux, à envisager le meilleur. C’est un déséquilibre qu’on peut corriger.
Au final, même si ce n’est ni le pire ni le meilleur, même si c’est juste la réalité, avec ses aspérités et ses imprévus, on survit. On apprend, on se rend compte que c’est surmontable et on peut même continuer notre route. Les échecs qu’on a traversés ont tous une chose en commun : ils étaient moins graves qu’on ne le craignait et ils nous ont tous appris quelque chose qu’on n’aurait pas eu autrement.
III. L’enfant qu’on a mis en sourdine
Il y a une époque où on ne faisait pas ces calculs-là. A cette époque, quand on voulait quelque chose, on le disait sans anticiper le refus. On rêvait sans se censurer d’abord et la peur n’était pas encore une raison suffisante pour renoncer à quelque chose qu’on désirait.
C’était nous, enfants. Avant qu’on nous apprenne que certains désirs sont indécents, certaines ambitions présomptueuses, certains rêves réservés aux autres. Avant qu’on intériorise que vouloir trop, c’est s’exposer à la déception et que la déception est une chose dont il faut se protéger à tout prix.
Le psychanalyste Donald Winnicott parlait du vrai self, cette partie de nous qui existe avant le regard des autres, avant les conditionnements sociaux, avant les masques qu’on apprend à porter. La partie qui sait ce qu’elle veut avec une clarté qu’aucune analyse rationnelle n’égale. On ne l’a pas perdu. On l’a mise en sourdine.
Cet enfant intérieur, c’est la partie de nous qui ose encore rêver sans censure, avant que l’adulte raisonnable n’intervienne avec ses listes de raisons pour lesquelles ce n’est pas le bon moment.
On ne naît pas prudent. On le devient, à force de petites capitulations apprises, de désirs trop grands qu’on a appris à rendre plus petits. Reconnecter avec cette voix d’avant les capitulations, ce n’est pas régresser mais retrouver quelque chose de fondamental sur ce qu’on veut vraiment.
On n’a pas perdu la capacité d’oser. On l’a mise en sourdine et tout ce qui est en sourdine peut être réveillé.
IV. Remords ou regrets, l’arithmétique brutale
Est ce qu’il vaut mieux des remords que des regrets ou mieux vaut des regrets que des remords? Suis-je la seule à toujours me mélanger les pinceaux entre les deux?
Bon revenons aux bases pour être sûre. Le remords, c’est ce qu’on ressent quand on a agi. Le regret, c’est ce qu’on porte quand on ne l’a pas fait.
Le remords est actif. Il dit : j’ai essayé, j’ai peut-être mal fait, je comprends mieux maintenant, je peux faire autrement. Il y a une forme de fierté dans le remords, celle de quelqu’un qui a joué, qui s’est risqué. On peut travailler avec le remords. On peut en faire quelque chose.
Le regret, lui, est d’une autre nature. Il ne se résout pas. Il ne s’apaise pas vraiment avec le temps et c’est l’un des mythes les plus tenaces qu’on colporte sur la douleur émotionnelle. Le regret s’installe. Il prend la forme insidieuse de phrases qui commencent par “et si j’avais osé”, “si seulement j’avais dit”,” j’aurais dû essayer quand j’en avais la chance”.
L’infirmière australienne Bronnie Ware a passé des années auprès de personnes en fin de vie et consigné ce qu’elles disaient dans The Top Five Regrets of the Dying. Le premier regret, avant de ne pas avoir assez profité de la famille, avant de ne pas avoir moins travaillé, c’est celui-ci : j’aurais voulu avoir le courage de vivre la vie que je voulais vraiment, et non celle qu’on attendait de moi.
Personne, au bout du chemin, ne regrette d’avoir trop essayé. Personne ne regrette d’avoir aimé trop fort, d’avoir rêvé trop grand, d’avoir envoyé le message. On regrette le silence. On regrette la prudence. On regrette d’avoir choisi la protection contre l’exposition.
Le courage n’est pas l’absence de peur, mais plus la capacité à agir malgré elle. Personne ne l’acquiert naturellement, ce n’est pas un don mais une décision, renouvelée chaque fois. Elle est disponible maintenant, aujourd’hui, pour chacune d’entre nous.
V. Arrêter de vivre au strict minimum de soi-même
Il existe une forme de vie qui ressemble à la vie sans tout à fait l’être. Une vie fonctionnelle, convenable, somme toute raisonnable. Une vie où on fait ce qu’il faut, on évite ce qui déborde et on s’assure que tout reste sous contrôle. Une vie où on ne prend pas de risques parce qu’on n’a pas besoin d’en prendre car on survit très bien sans ça.
C’est ce qu’on pourrait appeler le strict minimum de soi-même. Pas une mauvaise vie. Juste une vie où on ne se donne pas vraiment, en gardant en réserve la meilleure version de ce qu’on pourrait être, en attendant le bon moment, les bonnes conditions pour que ça marche.
Le bon moment n’arrive pas. Les bonnes conditions non plus. La garantie n’existe pas.
Vivre en grand ne veut pas dire vivre dans l’excès ou le spectacle. Ça veut dire ne pas s’arrêter au bord de ce qu’on désire vraiment par peur de ce qui pourrait arriver si on allait plus loin. Ça veut dire écouter cet instinct qui sait, qui a toujours su, ce qui nous appartient vraiment, avant que la tête ne construise ses contre-arguments en rafale.
Ça veut dire envoyer le message. Avoir cette discussion. Lancer son projet. Changer de vie….
Un jour, cette vie s’arrêtera.
La question a vraiment se poser : est-ce qu’on l’aura vraiment vécue avant ?
Et je concluerais même en disant qu’avoir peur, c’est être vivant dans cette vie unique et merveilleuse qui est la notre.
Je vous souhaite des remords et des belles surprises aussi,
Alice

